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Comment l’acteur invente son clown ?

La Mouche et Z'el Printemps jouent pour et avec un enfantIl est particulièrement intéressant, dans le contexte du travail à l’hôpital, de se pencher sur la façon dont un acteur conçoit son clown : Le point d’appui de la construction d’un clown, ce sont les défauts de la personne qui l’incarne, défauts au sens de ce que la société nous incite à dissimuler de nous même.

Pour prendre un exemple concret et que chacun connait, imaginons la silhouette de Charlot : Charlie Chaplin était un homme de petite taille, ce qu’il accentue avec un pantalon qui tire-bouchonne, sous-entendu : on n’en trouve pas d’assez petit pour lui dans le commerce. Les pieds en canard, qui induisent que les hanches et le bassin sont très ouverts, suggèrent un gros appétit, la redingote étriquée qui coince la cage thoracique et la région du cœur évoque une émotivité contrainte. Quand au chapeau, il semble figurer la cervelle : petit, haut perché et….très léger. Pas de quoi se vanter en société, certes, mais quel magnifique matériel humain pour décliner les situations que ce personnage rencontre au cours de ses films !
Le clown met en scène ce qu’on cherche à dissimuler
Trop petit, trop gros, trop grand, trop maigre, archi-susceptible, de mauvaise foi, râleur, il utilise toutes les couleurs de la palette dont on aurait préféré oublier l’existence, les imperfections du corps et de l’âme, et compose son personnage avec. C’est pourquoi l’humour lui est une condition  nécessaire : ce n’est qu’en donnant à rire de lui-même qu’il obtient l’autorisation d’exister : s’il n’était pas drôle, personne ne voudrait voir un personnage pareil ! Le rire que provoque le clown ouvre un espace de liberté dans lequel ce que nous taisons de nous, ce qui est bizarre, disproportionné, inattendu, trouve le droit d’être. Un droit qu’il est sûrement nécessaire de confirmer à ce moment de la vie, la maladie, où l’enfant doit reconnaitre et accepter que son organisme soit défaillant.
Le clown existe dans des lieux de performance

Là où les limites du possible sont inlassablement repoussées : Au cirque, quand on a vu un dompteur mettre sa tête dans la gueule du lion, un trapéziste voltiger et un funambule défier la pesanteur, l’entrée du  clown qui se prend les pieds dans le tapis et la tarte à la crème sur la figure permet de reprendre son souffle, de se resituer dans l’échelle humaine à une moyenne acceptable : « je ne suis peut-être pas celui qui est capable de pareilles prouesses, mais je ne suis pas non plus maladroit à ce point ». C’est un soulagement, un rétablissement dont on est reconnaissant à celui qui, acceptant de toujours se mettre un étage en-dessous, nous permet de nous situer à une hauteur acceptable. Que dire de parents dont l’enfant est malade, hospitalisé, qui viennent de rencontrer le médecin qui a su poser le diagnostic et établir le protocole de soins ? De cet enfant qui n’habite plus chez lui mais dans un lieu dont les règles lui échappent ? Observer une équipe soignante à l’œuvre, c’est assister à un ballet impeccablement réglé, et l’entrée des clowns qui se prennent la porte puis le mur produit le même effet de détente qu’au cirque : peut-être pas aussi compétent que le chirurgien, mais au moins pas aussi inadapté que ça !

De tous temps des clowns sont allés jouer à l’hôpital.

On en voit l’illustration dans un numéro du « petit journal » de 1908 : les clowns sont au milieu de ce qui était encore une grande salle commune, ils sont en pleine acrobatie et les enfants les regardent de leurs lits. La situation se rapproche autant qu’il est possible de celle d’un spectacle, et c’est très manifestement le but : venir d’ailleurs pour emmener ailleurs, surtout tenir le moins possible compte de la réalité de l’hôpital, la faire oublier. Nous n’avons pas le même objectif.
Daniel Oppenheim, psychanalyste dans le service pédiatrique de l’Institut Gustave Roussy de Villejuif et qui y a accueilli les clowns du Rire Médecin dés leurs tout débuts, dit très justement qu’il serait  extrêmement  cruel de venir deux fois par semaine extraire un enfant du contexte douloureux de son cancer pour le laisser y retourner inéluctablement après l’intervention des clowns .

Emmanuelle Bon

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